Au ras des pâquerettes ludiques – Episode 2 : « Do you note or not ? »…


Parfois il faut savoir causer de choses simples…
Voilà que le bilinguisme (enfin, les borborygmes idiomatiques, vu mon niveau dans la belle langue de Shakespeare…) me guette dans le titre à l’idée de causer « jeu » et « notes »… Il y a quelques semaines, après une chronique à propos du jeu « Small World », un lecteur attentif (je le salue ici bien amicalement) avait réagi à propos de la note que j’avais donnée au jeu, ainsi qu’à l’opportunité ou non qu’il y avait de le ressortir du formol… Je ne vais pas revenir sur la seconde partie de l’assertion ; en revanche, je compte mettre les pieds dans les pâquerettes et foncer tête baissée vers la question suivante : « est-il pertinent de noter les jeux de société ? »
De prime abord tout cela est un peu antinomique : jouer et noter sont dans deux « segments linguistiques » bien différents, l’un surtout associé au plaisir et l’autre davantage orienté vers la mise en place de conventions évaluatives. Peut-on évaluer « le(s) plaisir(s) » qu’on a à jouer et évaluant le jeu ?…
Notre société s’est prise de passion pour tout noter… Surtout apanage du monde scolaire par le passé, la notation s’est étendue à tous nos univers sociétaux, en même temps que le numérique et les réseaux sociaux envahissaient nos vies… On note un restaurant, un film, une location, un magasin, les artisans, les livres etc. etc. On note tout. Et tout le monde se donne le droit de noter… Alors, finalement, pourquoi pas les jeux, effectivement ? Sans trop se prendre au sérieux et sans avoir la prétention de faire le tour du sujet qu’on va circonscrire, donc, au simple monde ludique, on peut soulever trois lièvres (tant qu’à être dans les pâquerettes…).

1) Tout d’abord, est-ce qu’il est réellement « juste » que TOUT le monde puisse noter une jeu, chroniqueurs de Vin d’jeu compris ? Cela voudrait dire que tout le monde est « apte » à saisir les buts que se sont fixés des auteurs et des éditeurs, à saisir la complexité qu’il y a à créer un jeu, à savoir prendre la « vraie mesure » du produit ludique qu’on a sous les yeux ?… Parfois, une note est vraiment bien brutale et elle peut être mal reçue ! En outre, souvent, une note peut varier sensiblement d’un moment à l’autre ! On sait bien, par exemple, que des copies corrigées un jour à l’école n’obtiennent pas la même note quelques semaines plus tard, avec le même correcteur (de surcroît dans des matières comme les mathématiques…) – je peux renvoyer tout lecteur dubitatif qui le souhaite à de très nombreuses analyses docimologiques parues au cours des cinquante dernières années, issues de très nombreux systèmes éducatifs mondiaux… Et on ne parle pas ici de la « constante macabre », qui lisse systématiquement les productions autour de la moyenne, quelle que soit la qualité des paquets de copies (des jeux) présentée aux correcteurs… Ainsi, si les pros de la notation se prennent régulièrement les pieds dans le tapis à l’école, que penser de la validité des notes dans le monde ludique ? Quel crédit leur donner ?…

2) Cela amène au deuxième point d’interrogation : est-il réellement judicieux/intéressant que des chroniqueurs notent un jeu et en fassent part publiquement ? Parce qu’après tout, si je veux noter mes jeux et m’en amuser à la maison, pourquoi pas… Mais quid de cette démarche quand je la rends publique ? Je m’arroge alors un droit « de vérité », ou du moins « d’opinion », qui pose question : au-delà de la compétence à noter un jeu, il arrive alors sur le tapis la capacité du lecteur à faire la part des choses et à lui-même porter un jugement sur la note ! Et à juger/noter le jeu. Si les évaluateurs clapotent gaiement dans la subjectivité, que penser des classements de jeu ? Est-ce que l’opinion générale est la bonne (vox populi vox dei ?) ou bien la démocratie se plante-t-elle ? Combien de bons jeux sont dans les oubliettes de l’Histoire ludique, mal notés, tandis que des bouses ludiques surévaluées et surcôtées sont dans le Panthéon des gamers (ne me tentez pas, j’ai des noms en tête…) ? Bref, si le processus évaluatif est jugé discutable, est-il de surcroît raisonnable qu’on en tienne tous compte, « publiquement » ?…

3) Est-il réellement « juste » de noter des jeux au doigt mouillé : c’est en définitive la question qui arrive en fin de cette petite chronique ? La note d’un jeu ne deviendrait-elle pas plus « justifiée » si les chroniqueurs définissaient des critères précis (d’ailleurs certains proposent déjà depuis longtemps différents critères/domaines d’évaluation pour renseigner les lecteurs, autres que la note) ?.. On aurait peut-être ainsi un étalonnage plus compréhensible et on saisirait peut-être davantage pourquoi un jeu plaît ! Mais alors, comment définir les critères de réussite « justes » : en fonction de la typicité du jeu, de ses mécaniques, de son matériel, de sa complexité – de tout à la fois ? En fonction de la réflexion qu’il propose, de l’amusement qu’il offre, des sensations qu’il procure ? L’évaluation est-elle alors plus précise ? D’autant qu’une fois qu’on a les critères, il faut ensuite proposer un barème… Si on est certainement d’accord pour convenir qu’une note est toujours plus juste (au sens de « justesse »…) si elle est critérée/barémée (oui, j’ose les néologismes…), je souhaite bien du courage au monde ludique pour s’accorder sur une grille d’évaluation fiable et efficace (cela pourrait être un bel exercice de style !!!)…
Bref, plus on creuse, plus on s’enfonce…
Il sera impossible de faire le tour de la question. Pourtant, nous avons tous nos « certitudes » individuelles. Alors, comme d’habitude désormais pour conclure quand je suis au ras des pâquerettes, je me défile et vous propose, chères Vin d’joueuses et chers Vin d’joueurs, de reprendre la patate chaude pour prolonger cette petite chronique [à ne pas trop prendre au sérieux], si le cœur vous en dit : pensez-vous, VOUS, qu’il est intéressant de donner une note aux jeux ?

La chronique est terminée depuis le paragraphe précédent… Si des lecteurs veulent plonger un brin dans le monde merveilleux de la docimologie, en complément, voici trois possibilités de références, à propos des trois points de causerie de ladite chronique…
POINT 1 – On pourra se référer utilement à André ANTIBI, La constante macabre ou comment a-t-on découragé des générations d’élèves ?, Math’Adore, 2003.
POINT 2 – On pourra se référer utilement à Mehdi MOUSSAÏD, Fouloscopie, ce que la foule dit de nous , HumenSciences, 2019 (lire page 167 l’expérience surprenante du « boeuf de Galton » lors d’une foire à Plymouth…)
POINT 3 – On pourra utilement se référer à Michel LECOINTE, Les enjeux de l’évaluation, Défi-Formation L’Harmattan, 1997 et à Henri PIERON, Examens et docimologie, PUF, 1969 (deux ouvrages qui datent un peu mais sont des références en matières d’analyse des processus d’évaluation).
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Tout dépend comment on définit la note. Si on la définit comme tu le fais Vincent, « noter un jeu » alors je comprends aisément le malaise et je te rejoints. Difficile de noter une oeuvre artistique et quels en seraient les critères objectifs?
Pour moi, chez Vin d’jeu, on ne note pas les jeux mais l’amour qu’on a pour eux. « comment j’aime le jeu ». Une note d’amour quoi mais pas une note du jeu. Et pour moi, cela peut aider certains lecteurs et lectrices à mieux cerner les propos du chroniqueur/euse.